QUELQUES ASPECTS DE LA FRANC-MACONNERIE SOUS LE PREMIER EMPIRE.

de Jacques Declercq

- Fleurus -

QUELQUES ASPECTS DE LA FRANC-MACONNERIE SOUS LE PREMIER EMPIRE.

 

 

 

A la veille de la révolution de 1789, le Grand Orient de France compte à son tableau 703 ateliers en activité dans le Royaume de France et à l'étranger tandis que 200 autres travaillent sous l'obédience de la Grande Loge de France dite de Clermont.

 

Dans les Pays-Bas autrichiens, à la même époque et à la suite des édits restrictifs de Joseph  II, les listes dressées en 1786 et envoyées au gouvernement nous indiquent l'existence de 13 ateliers ayant travaillé sous l'obédience de la Grande Loge Provinciale du Marquis de Gages.

 

La politique de Joseph II, ayant sacrifié sans profit aucun comme sans nécessité la Franc-Maçonnerie belge, allait amener la mise en sommeil puis la dissolution de toutes les loges belges à l'exception de trois d'entre elles; certaines continueront cependant tant bien que mal à travailler dans la clandestinité.

 

En France, dès 1793, la plus grande partie de l'activité maçonnique avait pris fin bien qu'une circulaire de 1798 ait prétendu qu'elle s'était poursuivie jusqu'alors. Il est clair qu'une association fondée sur la tolérance pouvait difficilement subsister dans un climat de passion politique où tout « modérantisme » était devenu criminel.

 

En fait, le 8 août 1793, le Grand Orient avait fait savoir que: « les différentes obligations imposées à tous les citoyens depuis quelque temps, la nécessité où beaucoup d'entre eux se sont trouvés de changer d'état et de quitter leurs foyers pour servir leur patrie aux frontières ont causé une dispersion parmi les officiers du Grand Orient ».

 

En conséquence, il cesse de se réunir.

 

Pourtant, dès 1800, 74 loges sont en activité; en 1802, il y en aura 114; en 1803, 607 ateliers sont encore en sommeil au Grand Orient, mais l'année suivante, 300 loges et chapitres travaillent; en 1806, on en comptera 664, 1161 en 1810, pour atteindre le chiffre record de 1212 en 1814.

 

Dans ces chiffres sont évidemment compris les 69 ateliers régimentaires dont nous dirons tantôt quelques mots et toutes les loges créées dans les pays réunis à l'Empire par les conquêtes révolutionnaires et impériales.

 

De même, dans les ci-devant Pays-Bas autrichiens maintenant annexés et devenus départements français, des ateliers sortent de leur sommeil.

 

Tout au long de la période française, 6 anciens ateliers de l'ex-Grande Loge Provinciale des Pays-Bas autrichiens reprendront leurs travaux, 3 seront constitués en reprenant le titre distinctif de loges en sommeil, 25 recevront des patentes et constitutions, ce qui donne un total de 34, auquel on peut ajouter une loge constituée et jamais installée, une autre en instance et quelques ateliers militaires.

 

Au vu de ces chiffres qui témoignent d'une formidable expansion, on peut légitimement s'étonner.

 

Pour ce qui est de la protection du Premier Consul d'abord, de l'Empereur ensuite, nous verrons plus tard ce que l'on peut en penser.

 

Bien sûr, dès 1795, « lorsque le terrorisme fut abattu et la vertu mise à l'ordre du jour », une tentative de reprise s'était fait jour sous l'impulsion du F. Roettiers de Montaleau qui avait sauvé les archives du Grand Orient pendant la tourmente révolutionnaire.

 

Et puis, il y avait eu le rétablissement de la paix, tant intérieure qu'extérieure: le 18 avril 1797 à Leoben, les préliminaires du traité de Campoformio, signé en octobre; le 9 février 1801, la paix de Lunéville, le Concordat le 15 juillet 180 1; la paix d'Amiens le 25 mars 1802.

 

Il y eut aussi la création et l'organisation de grandes institutions: en janvier 1800, la Banque de France; le Code civil...

 

D'autre part, la police du Directoire ne paraissait guère s'occuper de ces réunions de bourgeois inoffensifs, bien que certains fonctionnaires publics s'en soient inquiétés. Ainsi, après quelques hésitations et enquêtes discrètes, le Ministre de la Police avait fait savoir, en septembre 1798, que « les sociétés de francs-maçons qui, d'ailleurs, n'ont été prohibées par aucune loi, peuvent se réunir librement, pourvu néanmoins qu'elles ne dégénèrent pas en associations contraires à l'ordre publie. »

 

Sous le Consulat, des conspirateurs, tant royalistes que jacobins, ont tenté bien sûr d'utiliser l'institution maçonnique comme couverture.

 

C'est à cette époque que Fouché reçut le rapport suivant: « Si les loges de francs-maçons ne se multiplient plus, le nombre des frères augmente considérablement,- le même local sert à quatre ou cinq loges. Avant et après les travaux, on s'occupe souvent de politique dans les loges surtout fréquentées par les exclusifs. Les maçons tranquilles et qui ne s'occupent véritablement que de la maçonnerie cherchent dans ce moment-ci à réorganiser le Grand Orient et à faire tomber petit à petit les loges suspectes et surtout celles qui observent le rite écossais parce que leur correspondance s'étend à l'étranger et que d'ailleurs, elles ne sont pas toujours tranquilles. »

 

Finalement, la maçonnerie, ayant obtenu le patronage du gouvernement, paiera l'autorisation d'exister en laissant ses loges soumises à une surveillance toujours attentive.

 

Nous ne nous étendrons pas sur ces interventions du pouvoir dans les affaires maçonniques. Signalons simplement que, grâce à ces interventions, les diverses obédiences maçonniques allaient être forcées, dès décembre 1805, à signer un acte d'union et un concordat dont les principaux artisans avaient été les maréchaux Kellermann et Masséna.

 

Le tableau des Grands Officiers d'honneur de l'ordre maçonnique en France témoigne assez de cette influence du pouvoir.

 

Ainsi, en 1805, le Grand Maître est le prince Joseph Bonaparte; le prince Louis est Grand Maître adjoint; le maréchal Masséna est Grand Administrateur, le sénateur de Choiseul-Praslin, Grand Conservateur; le 1er  Grand Surveillant est le maréchal Murat; le 2d Grand Surveillant, le Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, le comte de Lacepède; le Grand Orateur est de la Lande, membre de l'Institut; le sénateur de Jaucourt est Grand Secrétaire; le contre-amiral Magon de Médine, Grand Trésorier, l'ambassadeur de Beurnonville et le général Mac Donald sont Grands Experts, le maréchal Kellermann est Grand Garde des archives; le général Sébastiani, Grand Garde des Sceaux; le sénateur Deluyne, Grand Architecte; le maréchal Augereau Grand Hospitalier et le maréchal Lefèvre, Grand Aumônier.

 

Il importe ici, avant d'aller plus loin, de souligner, avec François Collaveri, que, depuis 15 ans, depuis le début de la Révolution, la population maçonnique a bien changé.

 

On le constate d'autant mieux si l'on considère les noms des 68 dirigeants administratifs réunis autour de Roettier de Montaleau. Sur ce nombre, cinq seulement ont été initiés avant 1789, deux l'ont été entre 1790 et 1792 et tous les autres ont été reçus après le réveil de 1795.

 

Quoi qu'il en soit, il est évident que la franc-maçonnerie a connu une période d’expansion comme elle n'en connaîtra plus dans la suite de son histoire.

 

Et il peut être tentant d'attribuer cette expansion à la protection de Napoléon et de là, il n'y a qu'un pas pour affirmer la qualité maçonnique de l'Empereur. C'est ce que, périodiquement, font divers historiens, et c'est ce qui, tout aussi périodiquement, est démenti par d'autres.

 

Essayons donc brièvement de faire le point sur ce sujet.

 

Il est certain que le proche entourage de l'Empereur est très lié à la franc-maçonnerie.

 

On sait que son père, Charles, était franc-maçon, de même que son frère Lucien, prince de Canino. Joseph Bonaparte, qui sera roi de Naples avant de monter sur le trône d'Espagne, a été initié le 8 octobre 1793 à la loge La Parfaite Sincérité à Marseille; il sera Grand Maître du Grand Orient de France.

 

Jérôme Bonaparte, initié le 20 février 1801 à la loge Saint-Jean de la Paix à Toulon, sera Protecteur de la maçonnerie dans son éphémère royaume de Westphalie.

 

Joachim Murat, beau-frère de Napoléon, initié à Livourne en 1802, maréchal de France et roi de Naples après Joseph, sera 1er Grand Surveillant du Grand Orient de France et Grand Maître de la franc-maçonnerie napolitaine.

 

En 1805, l'Impératrice Joséphine préside une tenue d'adoption à la loge des Francs Chevaliers à Strasbourg, tenue au cours de laquelle sera initiée une de ses dames d'honneur, madame de Canissy.

 

Le prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie, sera grand maître à Milan où il recevra le 33ème degré du rite écossais et deviendra Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Italie.

 

Nous avons vu, d'autre part, à l'énoncé des membres d'honneur du Grand Orient de France, que la plupart des hauts dignitaires du régime, tant civils que militaires, occupent des fonctions au sein de l'Ordre.

 

Quant à Napoléon lui-même, il faut admettre que certains faits troublants peuvent faire croire à son appartenance à l'Ordre.

 

Ainsi en est-il, par exemple, des hymnes et discours maçonniques contemporains de l'Empire et présentant Napoléon comme franc-maçon; ainsi en est-il aussi de la protection accordée à l'Ordre par l'Empereur, de rumeurs de visites à diverses loges, de rumeurs d'initiation et d'autres petits faits de plus ou moins d'importance.

 

Dès avant l'Empire, des rumeurs circulent au sujet de l'initiation de Napoléon. Il aurait reçu la Lumière à Marseille, peut-être à Auxonne disent certains. D'autres pensent que cela s'est passé à Malte ou en Egypte. Christian Plume, dans son ouvrage « Napoléon Franc-Maçon » admet l'hypothèse qu'il fut initié à Marseille par la mère-loge écossaise en 1793.

 

Eugène Coulet prétend que cette initiation a eu lieu à Valence en 1784 ou 1785, alors que Bonaparte était lieutenant d'artillerie en garnison dans cette ville.

 

Or, il a bien existé un atelier, « La Sagesse », en cet orient, et l'on en a conservé les tableaux, dressés en 1786 pour les années précédentes; ils ne font mention d'aucun frère Bonaparte. Et qui plus est, en 1803, l'orateur de cet atelier, dans un discours, parle de l'immortel Napoléon sans faire allusion à son éventuelle qualité maçonnique.

 

Dans un discours de 1836, l'orateur de « La Vraie Fraternité » à Strasbourg situe cette initiation en Italie.

 

Clavel, dans son « Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie », la situe à Malte, lors du départ pour l'Egypte. Signalons, en passant, que la franc-maçonnerie, interdite dans cette île depuis 1740, y avait été rétablie, selon Gould (le grand historien anglais de l'ordre), en 1787 sous l'obédience de la Grande Loge d'Angleterre.

 

En 1934, Constant Chevillon, Grand Maître du rite de Memphis-Misraim, écrivait: « Le général Bonaparte et le général Kléber fondèrent au Caire en 1798 une loge composée d'officiers et de savants français unis à des notables égyptiens initiés aux antiques mystères des pyramides. L'initiation égyptienne fut donc liée à l'initiation française par les Philadelphes, rite créé à Narbonne par le marquis de Chefdebien en 1779. La loge créée au Caire prit le nom d’Isis. Tel est le point de départ de notre rite. Il fut ramené en France par Bonaparte, mais ne fut installé définitivement qu'en 1814 par Samuel Honis sous le nom des Disciples de Memphis. »

 

En fait, aucune de ces hypothèses n'est fondée sur des documents authentiques, certificats, procès-verbaux ou tableaux de loges, et on ne peut donc les retenir comme historiquement probants.

 

Il n'y a aucune trace, ni dans les archives du Grand Orient de France, ni dans celles de la Grande Loge de France, du moindre document de caractère décisif permettant de penser que Napoléon ait été initié.

 

En 1979, le prince Napoléon, descendant direct du roi Jérôme et chef de la maison impériale m'écrivait pour me confirmer qu'il n'existe, dans les archives en possession de sa famille, aucun document maçonnique relatif à Napoléon, alors qu'il en possède certains qui concernent la qualité maçonnique d'autres membres de la famille impériale.

 

Cette absence de documents, pourtant, ne peut être retenue comme preuve absolue de la non-initiation de Bonaparte. En effet, nul n'a jamais nié l'appartenance maçonnique des rois Louis XVIII et Charles X bien qu'on ne possède pas non plus pour eux ce type de document.

 

Bien des historiens du XIXème siècle ont déclaré que Joseph Bonaparte n'était pas maçon. Albert Lantoine, célèbre historien français de la franc-maçonnerie, le proclamait encore en 1927. Cependant, en 1950, on découvrit le procès-verbal original de cette réception qui eut lieu le 8 octobre 1793 à Marseille.

 

Il ne faut pas oublier que la conservation des archives des loges posait souvent des problèmes et que de nombreuses pièces étaient ainsi dispersées lors de déménagements, de décès, de pillages à l'occasion de troubles ou de guerres ( souvenez-vous du sort réservé à la maçonnerie par le régime nazi au cours de la dernière guerre) ou même étaient détruites volontairement par ceux qui en avaient la garde et qui redoutaient les suites d'indiscrétions malveillantes.

 

Un historien lorrain du nom de Noël, franc-maçon et contemporain de l'Empire, membre d'une loge de Nancy, a raconté, en évoquant le passage dans cette ville du général Bonaparte le 3 décembre 1797, qu'il se souvenait « avoir eu en mains la planche constatant que le général vint visiter la loge; et quoiqu'il ne fût que maître, il fut reçu avec tous les honneurs possibles. Introduit sous la voûte d'acier, le Vénérable Maître lui offrit le maillet. »

 

Le fait est surprenant, mais il faut noter qu'il n'est pas relaté par un témoin direct. Noël n'a été mis au courant du passage de Bonaparte dans la loge de Nancy que par une planche. Ce passage aurait eu lieu en 1797; Noël a été initié treize ans plus tard, en 1810. Il devait donc encore exister en ce moment des frères ayant vu de leurs yeux le futur empereur et le récit qu'ils auraient ainsi pu faire de cette soirée aurait été pus détaillé.

 

Il semble en tout cas peu probable que Noël, historien, ait pu négliger cette source d'information.

 

D'autre part, aucun des éventuels témoins de cette visite n'en a laissé de relation écrite et la planche dont question n'a jamais été retrouvée.

 

Mieux encore, on peut toujours consulter actuellement le livre des procès-verbaux de cette loge. Il nous apprend qu'elle avait cessé toute activité entre le 6 septembre 1796 et le 9 décembre 1797, soit six jours après la visite de Bonaparte.

 

Il est donc difficile de se servir de cet élément pour prouver que Napoléon a été franc-maçon.

 

Clavel, encore lui, reproduit une gravure représentant la visite de Napoléon à une loge du faubourg Saint-Marcel. Cette visite est racontée en ces termes dans le journal « L'Abeille Maçonnique », publié entre 1839 et 1842:

 

« Un soir, accompagné de Duroc et de Lauriston, il se rend à une Loge qui tenait faubourg Saint-Marceau... composée d'habitants du quartier. Duroc entre le premier comme visiteur, et est accueilli à la manière ordinaire. Avant de prendre place, il s'avance vers le Vénérable et lui dit tout bas : - Deux autres frères vont se présenter, mais ils désirent n'être pas connus et même qu'on ne paraisse pas s'apercevoir de leur entrée dans le Temple. " Le Vénérable appelle le maître des cérémonies et il lui donne des ordres en conséquence, ce qui s'exécuta. Napoléon, ayant pris place au bas des colonnes, resta dans cet atelier environ une demi-heure; il vit de braves gens qui s'occupaient franchement et loyalement de travaux fort innocents, et ne songeaient guère à conspirer; il reconnut que si leur langage n'était pas élégant, il n'avait rien qui pût alarmer l'autorité et se retira fort content. Comme ces honnêtes citoyens étaient loin de s'attendre à une pareille visite, personne ne le reconnut, excepté le Vénérable, qui, comme de raison, se donna bien garde d'en rien manifester. A la fin de la séance, il annonça aux membres de la Loge l'honneur qu'ils avaient reçu, en leur faisant toutefois sentir adroitement la nécessité de n'en pas parler. - Que ne s'est-il fait connaître, s'écrièrent-ils? Il aurait vu que les habitants du faubourg sont des citoyens aussi soumis au gouvernement, aussi dévoués à leur patrie qu'ils sont bons Maçons; Vénérable, tirons une triple batterie pour témoigner la joie que nous éprouvons d'avoir possédé un instant dans notre sein le chef de l'Etat ". Ce qui eut lieu avec explosion. »

 

Or, il semble qu'il n'y a pas eu de loge dans ce faubourg à cette époque et, d'autre part, la police impériale avait assez de mouchards dans les loges pour que Napoléon n'ait pas eu à se déplacer lui-même pour constater ce qui s'y faisait.

 

En 1814, peu avant la bataille de Montereau, l'Empereur se serait arrêté un soir à la loge de Sens. C'est là qu'il aurait signé ce beau tablier.

 

Je vous laisse le soin de comparer cette signature avec celle-ci, qui figure sur des lettres-patentes de comte de l'Empire délivrées au Conseiller d'Etat Pierre François Réal, et qui est celle habituellement employée par Napoléon.

 

L'itinéraire de Napoléon ne fait pas mention d'un séjour à Sens à cette époque et il est peu probable qu'au cours de cette tragique campagne de France, il ait pu perdre un temps précieux à assister à une tenue.

 

A propos de tablier, je vous signale aussi que le Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté d'Angleterre possède dans ses collections un tablier qui aurait été pris dans la voiture de Napoléon à Waterloo.

 

A ma connaissance, rien ne prouve cette origine et il est plus probable qu'il ait appartenu à un officier de la suite impériale tué ou ayant abandonné ses bagages dans la retraite.

 

Remarquons qu'au cours de ses nombreux déplacements, jamais l'Empereur n'a été sollicité de rendre visite aux loges des villes où il se trouvait et jamais celles-ci n'ont demandé ni obtenu de lui une audience particulière.

 

Voyons maintenant ce qu'il convient de penser des divers discours maçonniques contemporains de cette période. Ils sont très nombreux.

 

Les uns sont muets quant à la qualité maçonnique de l'Empereur; d'autres au contraire n'hésitent pas à le désigner comme frère.

 

En voici deux à titre d'exemple:

 

- Discours de l'orateur de « L' Union de la Sincérité » à Troyes le 27 décembre 1805, juste après la victoire d'Austerlitz:

 

« Ce héros est franc-maçon; nous le disons avec orgueil; génie vaste dans ses conceptions, ferme et constant dans ses grandes entreprises, fécond dans ses moyens, sage dans ses conseils, son cœur porte encore cet amour de l'humanité, ce sentiment de générosité qui caractérise les francs-maçons. »

 

- Discours du maréchal Kellermann en 1805 à Strasbourg:

 

« Qu'une amitié sincère soit le sceau du serment que nous contractons, en présence du Grand Architecte de l'Univers, d'une soumission sans bornes à notre auguste empereur et frère Napoléon le Grand »

 

Au cours des travaux consacrés le 13ème jour du 4ème mois de l'an 5811 par le Grand Orient d'Italie à la célébration de la naissance du Roi de Rome, un toast est porté lors du banquet « au frère le plus puissant du monde maçonnique, Napoléon le Grand, à l'auguste impératrice, sa digne épouse, et au prince lowton, son excellent fils ».

 

Tout au long de cette cérémonie, qui s'est déroulée en présence des plus hautes autorités, il est question du frère Napoléon.

 

Que son nom soit louangé dans des épîtres maçonniques ne prouve rien, direz-vous.

 

Des écrits de la même nature existent, provenant de tous les corps constitués de l'Empire. Ces textes semblent appartenir à une sorte de littérature officielle qui s'attachait alors à chanter la gloire du souverain.

 

Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'un grand nombre de ces discours ont été prononcés par ou en présence de nombreux hauts dignitaires du régime et qu'ils ont été publiés avec leur assentiment.

 

Déjà au retour d'Egypte, les membres de la loge « L'Encyclopédique » lèvent leur verre « à l'heureux retour du frère Bonaparte sur le territoire de la République », tandis qu'à la même époque, la revue maçonnique d'obédience écossaise écrit que « l'Ordre maçonnique est fier maintenant de compter parmi ses membres les illustres frères Bonaparte et Moreau ».

 

D'autres témoignages du même type existent en grand nombre.

 

En 1840, un atelier parisien, « Saint-Jean d'Ecosse », expédiait l'avis suivant:

 

« Tenue funèbre du 20 décembre 1840 en la Respectable Loge de Saint-Jean d'Écosse à l'orient de Paris.

 

Une fête funèbre aura lieu dimanche prochain 20 décembre dans notre atelier à l'occasion de l'arrivée en France des dépouilles mortelles de l'Empereur Napoléon, membre de notre Ordre».

 

D'autres pseudo-preuves de l'appartenance de Napoléon à l'Ordre Maçonnique ont encore été citées par divers écrivains tels Serbanesco, Ambelain et quelques autres.

 

Je ne les examinerai pas ici, cela nous entraînerait trop loin.

 

Mais avant d'aborder d'autres aspects de la Franc-Maçonnerie sous l'Empire, il peut être intéressant d'évoquer encore quelques éléments utilisés par les tenants de la non-initiation pour justifier leur position.

 

Le valet de chambre de Napoléon, Constant, a écrit dans ses souvenirs:

 

« L'Empereur parlait quelquefois de la franc-maçonnerie, mais comme de purs enfantillages bons pour amuser les badauds et je puis assurer qu'il riait de bon cœur quand on lui racontait que l'archichancelier Cambacérès, en sa qualité de chef du Grand Orient, ne présidait pas un banquet maçonnique avec moins de gravité qu'il n'en apportait à la présidence du Sénat et du Conseil d'État »

 

Napoléon aurait aussi déclaré: « Ce sont des enfants qui s'amusent; laissez-les faire et surveillez-les ».

 

Les faits pourtant démentent assez cette opinion lorsqu'on constate la place de choix qu'il a réservée aux francs-maçons dans la vie et les institutions du pays.

 

Devant le Conseil d'État, le comte Muraire, conseiller d'état et haut dignitaire du rite écossais, demandait un jour à faire exception, en faveur des francs-maçons, à la disposition du Code Pénal prohibant les assemblées de plus de 20 personnes. Ce à quoi Napoléon aurait répondu: «Protégée, la Franc-Maçonnerie n'est pas à craindre; autorisée, elle aurait trop de force, elle pourrait être dangereuse. Telle qu'elle est, elle dépend de moi; je ne veux pas dépendre d'elle».

 

François Collaveri, dans son ouvrage « Napoléon Empereur Franc-Maçon », démontre que quand cet article du code vint en discussion, Napoléon n'était pas présent.

 

Le 26 septembre 1802, le Premier Consul écrit au Grand Juge Regnier, qui sera plus tard grand officier d'honneur du Grand Orient: « Il existe une loge de francs-maçons à Turin qui est extrêmement dangereuse. Mon intention est que vous écriviez au général Jourdan pour qu'il défende ces loges. Vous écrirez une lettre particulière au citoyen Delaville, préfet du Pô; c'est un homme très riche mais d'un caractère faible. Vous lui ferez connaître qu'il n'est pas convenable qu'un magistrat comme lui, investi de la confiance du gouvernement, assiste à des loges tout au moins inutiles, si elles ne sont pas dangereuses, et qui sont soupçonnées de se nourrir de principes contraires au gouvernement ».

 

Mais cette réaction semble avoir été due à une dénonciation malveillante puisque cette décision du Premier Consul sera rapportée par lui-même.

 

Toujours à Regniers, il écrit le 15 janvier 1803: « Je désire que vous fassiez surveiller la société des francs-maçons d’Arras qu'on dit être composée des restes du tribunal révolutionnaire de Joseph Lebon. »

 

Remarquons que ce qui inquiète ici Bonaparte, c'est la présence, dans les loges, d'anciens révolutionnaires opposés à son régime.

 

Le 2 novembre 1816, à Sainte-Hélène, à son médecin, Barry O'Meara, qui lui avait demandé son opinion sur la franc-maçonnerie et les francs-maçons, il répondit: « C'est un tas d'imbéciles qui s'assemblent pour faire bonne chère et exécutent quelques folies ridicules. Néanmoins, ils ont fait quelques bonnes actions. Ils ont aidé dans la révolution et, dans ces derniers temps encore, à diminuer la puissance du Pape et l'influence du clergé. Je les ai un peu encouragés parce qu'ils combattaient le Pape. »

 

Dans le « Mémorial de Sainte-Hélène », on peut lire: « Nul doute que mon esprit d'incrédulité ne fut, en ma qualité d'empereur, un bienfait pour mes peuples; et autrement, comment aurai-je pu favoriser également des sectes aussi contraires si j'avais été dominé par une seule? ».

 

De tout ceci, il résulte, à mes yeux, que l'on ne peut affirmer avec certitude la réalité de l'initiation de Napoléon, mais qu'il existe en sa faveur un large faisceau de présomptions.

 

N'oublions pas que, parce qu'elle est une science qui tend vers l'exactitude, l'histoire est exigeante. Elle ne peut s'accommoder d'affirmations approximatives, de déductions hâtives, de suppositions alléchantes ou de relations fantaisistes.

 

Et c'est à Napoléon lui-même que je laisserai la parole pour clore ce chapitre:

 

« Je voulais, disait-il en 1816, établir une liberté universelle de conscience. Mon système était qu'il n'y eut pas de religion prédominante mais de laisser une parfaite liberté de conscience et de pensée, de rendre tous les hommes égaux, protestants, catholiques, mahométans, déistes ou autres,- je rendis tout indépendant de la religion. »

 

En fait, en portant intérêt aux divers groupes philosophiques et religieux de son époque, Napoléon ne pensait-il pas mieux se les asservir pour assurer la solidité de son pouvoir?

 

Son dessein était plus politique qu'idéologique, et ce fut un échec.

 

Un autre aspect de l'activité maçonnique au début du XIXème siècle se rencontre dans le phénomène des loges militaires.

 

En fait, ce phénomène n'a pas son origine directe dans les armées napoléoniennes.

 

Sous l'ancien régime, des loges fixes ou ambulantes étaient affectées à certains régiments et l'on pense qu'à la fin du XVIIIème siècle déjà, des ateliers travaillaient à l'orient de régiments irlandais au service de différents états européens.

 

En sommeil sous la Terreur, les loges régimentaires se réveillent vers 1800 et se multiplient à un rythme rapide.

 

En 1804, 43 régiments sont pourvus d'un atelier et ce nombre atteindra 73 en 1814.

 

Je l'ai déjà dit, une partie importante des officiers supérieurs sont dignitaires des diverses obédiences.

 

Sur 26 maréchaux nommés de 1804 à 1815, 18 au moins sont maçons, et avec eux, la majorité des généraux.

 

En 1805, à titre d'exemple, 24% des quelque 9.000 officiers d'infanterie de ligne sont maçons, la proportion monte à 29% dans l'infanterie légère et en fait, elle variera, suivant les unités, entre 7 et 48%.

 

Point n'est nécessaire de le rappeler, les armées de la République et de l'Empire ont porté très haut le courage, l'esprit de sacrifice, la loyauté et la générosité.

 

Les militaires maçons s'inspireront en plus, dans leur comportement, des principes de fraternité et de philanthropie.

 

Les titres distinctifs de leurs loges sont assez révélateurs de leur état d'esprit: à côté des Emules de Mars, de l'Union Militaire, du Triple Nœud Martial, on trouve l'Egalité Triomphante, la Parfaite Union, les Amis Philanthropes ou les Guerriers Généreux.

 

Ces loges, donc, sillonnent l'Europe entière à la suite de leurs régiments et participent, sans aucun doute, à l'essaimage de l'idéal maçonnique.

 

Dans les places de garnison, elles transmettent la Lumière à des civils.

 

Ainsi en est-il de la loge L'Espérance à l'orient du 21ème de ligne. Ce régiment, dans lequel servirent de nombreux Belges, est stationné au camp de Bruges en vue de participer à cette fameuse descente en Angleterre qui, en fait, n'aura jamais lieu.

 

Lorsqu'en 1805, le régiment quitte Bruges pour aller à Dunkerque puis à Cologne, la loge laisse les maçons civils, ses enfants, dans la désolation.

 

Le cas de la fondation des Amis Philanthropes à Bruxelles est bien connu; il a été maintes fois étudié et cité.

 

Cet atelier a été fondé en 1798 par 11 militaires maçons de la 66ème demi-brigade que celle-ci laissait derrière elle en quittant Bruxelles pour l'Allemagne.

 

Permettez-moi de vous raconter, avec davantage de détails, la fondation de la loge Les Enfants de la Concorde Fortifiée à Luxembourg.

 

« A peine la Terreur eut-elle cessé de sévir, renversée par le 18 brumaire, que la France vit apparaître de nouveau les Loges qui se constituèrent ou plutôt qui réapparurent, car elles n'avaient pas cessé d'exister, surtout dans l'armée, où elles étaient nombreuses. Presque chaque régiment, qu'en 1801 on appelait demi-brigade, avait une Loge militaire; la 41ème demi-brigade de l'armée française avait une loge qui était attachée à ses drapeaux appelée La Concorde. Presque tous ses officiers étaient initiés. La France était en guerre avec l’Angleterre.

Trop faible pour entrer en lice sur la terre ferme, impuissante à résister à l'élan  des soldats de la République, dont l'horreur que leur inspirait la Terreur n'avait pas affaibli le patriotisme, l'ennemi de la France regagnait sur  les mers une supériorité contre laquelle le courage  luttait en vain.

La 41ème demi-brigade fut embarquée sur un vaisseau lourd et mal-armé, qui devait la transporter de Boulogne à je ne sais quel autre point de la côte. Des vents contraires, une mauvaise manœuvre, l'inexpérience des marins chargés de diriger le navire; bref, un motif quelconque jeta le • navire français presque dépourvu d’artillerie, loin de la côte, en face d'un vaisseau anglais, fin voilier, bien armé et bien monté, mais de force inférieure. Le navire ennemi, avec une artillerie supérieure n’hésita pas à attaquer et chaque bordée faisait de terribles ravages dans les rangs des Français impuissants à se défendre. Le vaisseau anglais, sûr de la victoire à distance, évitait l'abordage. La perte de la 41ème demi-brigade était certaine, sans combat possible; c'était un massacre et une noyade. L'état-major français apprécia la position, et sans mettre dans la résistance un courage inutile qui causait la ruine d'un régiment entier, fit baisser pavillon. L'honneur anglais trouva qu’il pouvait être conforme au droit des gens de continuer la boucherie, et les canons n’interrompirent pas leur horrible action (…). Une idée sublime illumina les maçons de La Concorde : tous se présentèrent sur l’avant du navire, se plaçant sous le feu et à découvert, faisant le signe de secours et jetant le cri de détresse. L’effet que l’honneur militaire, l’esprit d’humanité n’avaient pu produire, la maçonnerie réussit à l’obtenir. Parmi les officiers anglais se trouvaient des maçons. Le feu fut suspendu, des canots échangèrent les conditions de la reddition ; mais comme le vaisseau français ne pouvait plus, à cause de ses avaries, faire le trajet jusqu’en Angleterre comme prise de guerre, et que la sécurité du vaisseau anglais ne permettait pas de transporter à son bord quinze cents ennemis bien armés, les troupes françaises reçurent la permission de se diriger vers les côtes rapprochées de France, après avoir prêté serment que jamais, officiers et soldats ne porteraient plus les armes contre l’Angleterre. (…) Les hommes furent sauvés. Le Premier Consul n’accepta pas la démission offerte par les officiers ; la 41ème demi-brigade fut envoyée à la frontière et vint à Luxembourg en 1802 ; elle ne s’y arrêta que six mois mais initia beaucoup de Luxembourgeois et, avant de quitter les murs de la ville pour se diriger vers le Rhin, y fonda un nouvel atelier, Les Enfants de la Concorde. »

 

Les motivations d'un tel engouement des militaires pour la franc-maçonnerie sont multiples. Un certain nombre de survivants de l'épopée impériale les évoquent dans leurs souvenirs et le désenchantement ou l'enthousiasme qui suivit leur initiation ont été, tout comme aujourd'hui, la conséquence directe de leur motivation.

 

Ainsi, le capitaine Eléazar Blaze échappe, grâce à la maçonnerie, à l'ennui et à la solitude: «Lorsque nous devions rester longtemps dans une garnison, nous avions deux grands moyens pour passer gaiement la vie. S'il existait une loge de francs-maçons, nous nous y présentions en masse, ou bien nous en formions une à nous tout seuls. Chacun sait qu'en travaillant au Grand Oeuvre, les frères aiment à rire, à banqueter. Dans beaucoup de régiments, les officiers formaient une loge dont le colonel était le vénérable. A Stettin, presque tous les profanes virent la Lumière. Français et Prussiens, nous étions les meilleurs amis du monde, sauf à nous tirer des coups de canon aussitôt que l'occasion s'en présenterait, ce qui n'a pas manqué d'arriver plus tard. Tous les quinze jours, on se réunissait, on ne parlait jamais politique et tout se passait fort bien. »

 

Le grognard belge Scheltens, sergent des grenadiers de la Garde, licencié en 1814 du service de France, reprend de l'activité dans l'armée hollando-belge et, à Waterloo, protège deux officiers français qui lui ont fait le signe maçonnique.

 

Il raconte le fait dans ses souvenirs et ajoute: « Il était fort avantageux, pour les officiers de cette époque, de s'affilier à une loge maçonnique. Cela permettait d'établir des relations agréables avec les notabilités des villes dans lesquelles on était envoyé en garnison, et cela assurait, en temps de guerre, des protections utiles. »

 

Mais tous n'ont pas la même attitude. Le comte François Dumonceau, initié alors qu'il est lieutenant au 2ème régiment de chevau-légers lanciers de la Garde, écrira dans ses « Mémoires »: « Je me fis admettre dans une loge maçonnique... On m'y promettait toutes sortes d'avantages en vue des relations sociales. J’y fus reçu avec toutes les épreuves fantasmagoriques d'usage en pareilles circonstances. Jamais je n'éprouvai aucun avantage de ma participation à cette franc-maçonnerie, et le seul que j'y aperçus fut celui des blagueurs désireux de débiter leur éloquence et des chevaliers d'industrie à l'affût de quelque protection maçonnique. »

 

Le sergent Guillemart est, lui, très flatté de son admission dans l'ordre: « L'on sent combien je fus enchanté de m'entendre appeler mon frère par notre colonel et tous nos officiers. Je me retirai enthousiasmé de la maçonnerie dont je devins un zélé partisan et que j'ai cru longtemps signifier quelque chose. »

 

Un autre aspect de cette maçonnerie militaire que j'aimerais évoquer est celui des loges établies dans les camps de prisonniers français en Grand Bretagne.

 

On estime à 120.000 le nombre de militaires et de marins emprisonnés en Angleterre et dans les zones occupées par les Anglais entre 1803 et 1814. Reflet de la composition de la Grand Armée napoléonienne, leur ensemble comptait des hommes des nations les plus diverses: Français bien sûr, Belges, Hollandais, Italiens, Suisses, Allemands, mais aussi Polonais, Danois etc...

 

Ils étaient retenus captifs sur des pontons, anciens navires démâtés rendus hors d'usage, sur lesquels les conditions de vie étaient particulièrement pénibles (ceux de Chatham, Plymouth et Portsmouth sont restés tristement célèbres), ou enfermés dans des prisons, comme à Bristoll, Dartmoor, Valleyfield (cette dernière conçue en 1811 pour accueillir 10.000 hommes), sans oublier les camps (Norman Cross, près de Peterborough) et les îlots concentrationnaires de Cabrera au large de l'Espagne.

 

D'autres, plus favorisés par leur grade ou remarqués par les Britanniques pour leur bonne conduite étaient en résidence sur parole dans une cinquantaine de villes éloignées des côtes et du sud du pays, comme Peterborough, Lanark, Chesterfield, Odiham (où l'on peut encore aujourd'hui voir des tombes françaises).

 

Dans l'un et l'autre de ces cas, les maçons prisonniers vont très vite se retrouver et se réunir par cette alliance propre à la maçonnerie universelle.

 

S'étant ainsi reconnus, ils vont tenir loge et seront aidés pour ce faire par les maçons anglais.

 

Ainsi donc, des loges se constituent sous des titres distinctifs divers mais évocateurs: De l'Infortune, Des Infortunés, Des Enfants de Mars et de Neptune, Des Amis en Captivité, Des Maçons Captifs à Babylone etc...

 

La plupart de ces ateliers réclament des constitutions du Grand Orient de France ou de la Grande Loge d'Angleterre, ainsi que cela apparaît clairement sur les chartes et diplômes qui ont été conservés.

 

Néanmoins, on connaît quelques cas de loges estimant ne pas avoir à solliciter d'autorisation, suivant la vieille règle maçonnique française voulant que sept maîtres maçons réguliers puissent tenir loge et pratiquer des initiations aux quatre coins du monde.

 

Une telle attitude provoque, entre autres, une plainte de la loge « indigène » de Peebles auprès de la Grande Loge d'Ecosse contre les maçons français de cette ville.

 

Parmi les documents qui sont parvenus jusqu'à nous, on peut lire les noms d'un certain nombre de personnages célèbres: le général Brunet, le général Simon et quelques autres dont Alexandre-François-Auguste de Grasse-Tilly qui organisera le Rite Ecossais Ancien et Accepté en ses 33 degrés et l'introduira en Europe.

 

Mais avant de quitter ce sujet, j'aimerais encore vous faire connaître cet émouvant récit d'une tenue sur un ponton.

 

Il nous est raconté par le frère Lardier dans son « Histoire des pontons d'Angleterre ». Je résume.

 

Arrivé sur le ponton « The Guildford » à Portsmouth, le frère Lardier se fait reconnaître comme maçon. Immédiatement, il est emmené vers les cales par un escalier étroit et glissant. L'espace était si limité et étroit qu'il fallait se plier en deux pour se déplacer. La loge était éclairée par une chandelle fumante fichée dans le goulot d'une bouteille placée devant le Vénérable Maître assis sur une chaise à laquelle manquait un pied. Tous les autres frères devaient s'asseoir à même le sol.

 

L'ordre du jour appelait une initiation de profane. Malgré l'exiguïté des lieux, la cérémonie se déroula avec la plus grande rigueur. Après avoir répondu à des questions relatives à ses principes moraux et à son patriotisme, le profane reçut la Lumière.

 

Voici quelques extraits de l'allocution de clôture du Vénérable Maître:

 

« Oh! France, heureux pays, terre des arts, de la félicité et de la gloire, un de tes fils ne peut clore les travaux de cet atelier sans te rendre hommage. Mon cœur n'est pas captif, il est libre et fidèle; il s'échappe de ses liens et vole vers le pays qui l'a vu naître. Puisse la gloire de tes triomphes ne jamais pâlir. Puisse le héros qui préside à ta destinée ajouter ce seul et dernier joyau qui manque à ta couronne en détruisant complètement cet odieux rival qui ose lutter contre toi pour la maîtrise du monde. »

 

La tenue se terminera après que le tronc de solidarité eut circulé, tronc dont le contenu fut distribué aux prisonniers les plus démunis.

 

Je l'ai signalé déjà, les maçons prisonniers reçoivent l'aide de leurs frères anglais qui leur offrent un maximum de facilités afin de permettre leurs travaux.

 

A Porchester, par exemple, le commandant de la prison avait autorisé les tenues et mis à la disposition des prisonniers un local adapté à la célébration des mystères.

 

D'autres leur fournissent les objets nécessaires: bijoux, diplômes, épées et colliers d'officiers.

 

La « Philanthropic Lodge n° 658 »possédait encore en 1935 des souvenirs de la loge des Enfants de Mars et de Neptune à l'orient d'Abergavenny.

 

Dans les villes de résidence sur parole, les maçons français se mêlent à la vie sociale; les uns deviennent professeurs, d'autres mettent leurs connaissances médicales ou chirurgicales au service de la population qui participe parfois à des banquets suivis de bals fort prisés.

 

A part quelques cas particuliers, il n'y aura donc pas de trop gros problèmes de relation et de coexistence entre les maçons français et la population anglaise en général.

 

C'est ainsi que, pendant des années cruelles, la « religion » maçonnique permit à des frères dans l'adversité de s'apporter mutuellement le réconfort de leur fraternité.

 

On l'a vu, il est indéniable que les loges militaires ont joué un rôle important dans l'essaimage de la maçonnerie au début du XIXème siècle.

 

Cependant, on ne peut ignorer que là où s'établissait le conquérant impérial, il y avait presque toujours des francs-maçons, soit isolés, soit regroupés au sein de loges régulières affiliées à d'anciennes et respectables institutions.

 

A côté des loges militaires itinérantes, à côté des loges indigènes, se sont aussi formées de nouvelles loges civiles peuplées essentiellement de fonctionnaires, de magistrats et d'administrateurs français.

 

C'est le cas, par exemple, à Barcelone, de la loge « Les Amis Fidèles de Napoléon ».

 

Maurice Arnould en a étudié une autre, établie en Hainaut, à Boussu, qui prit le titre distinctif des Vrais Philanthropes.

 

Ces loges civiles s'installant à demeure, et donc n'ayant pas à suivre d'unités militaires en perpétuel déplacement, pouvaient ainsi s'intégrer à la vie locale et jouissaient, en ce domaine, de la supériorité des sédentaires sur les itinérants.

 

Pour terminer ce trop sommaire survol de quelques aspects de la maçonnerie sous le Premier Empire, je vous propose d'essayer de brosser le portrait d'un maçon type de cette époque.

 

Cet homme, je ne l'ai pas choisi parmi les privilégiés du régime, parmi les hautes personnalités civiles ou militaires. Je n'irai pas non plus le chercher dans les rangs des maçons affiliés à des loges militaires.

 

Cet homme nous serait resté inconnu s'il n'avait écrit ses mémoires publiés en deux tomes à Epernay en 1828 sous le titre « Histoire de Médard BONNART, chevalier des ordres royaux et militaires de Saint-Louis et de la Légion d'Honneur, capitaine de gendarmerie en retraite ».

 

Mais c'est un militaire direz-vous. Eh bien oui, c'est un militaire, mais d'un genre un peu particulier puisque appartenant au corps de la gendarmerie et, qui plus est, initié dans un atelier civil et membre actif de celui-ci.

 

Voici donc Médart Bonnart. Il est né le 13 juillet 1775 à Damery, entre Aï et Châtillon. C'est donc un Champenois, fils d'un honorable commerçant en vins.

 

Dans le cours de ses classes, il est assez heureux pour obtenir des prix, surtout pour la fécondité de sa mémoire, écrit-il; et bien vite, ses parents le destinent au commerce des vins.

 

Mais survient 1789. La Révolution lui inspire, comme à bien des Français, une ardeur martiale.

 

« L'idée de la liberté, qui était, dit-il, le but de ce mouvement, enflamma tous les cœurs. Né avec un caractère vif et bouillant, je partageai ce sentiment noble et sublime. ».

 

Il s'engage comme chasseur dans la garde nationale et c'est en cet état qu'il voit passer à Damery, le 23 juin 1793, le roi Louis XVI qu'on ramène de Varennes à Paris.

 

Bientôt, il est porté comme volontaire sur les rôles du 4ème bataillon de la Marne.

 

Quelque temps plus tard, il passe aide garde-magasin chez un fournisseur de l'armée. Mais il n'apprécie pas particulièrement certaines nouveautés du moment, comme le tutoiement ou l'appellation généralisée de citoyen.

 

En 1793, il est réquisitionné pour le 8ème bataillon de la Marne. Sa vraie vie militaire commence.

 

En 1794, il parcourt nos régions, passe à Fontaine- l' Evêque et à Walcourt, mais, malade, il n'est pas à la bataille de Fleurus. Il participe ensuite aux campagnes de l'armée du Nord, sillonne la Hollande, va jusqu'à Hanovre puis revient sur le Rhin.

 

Au cours de ses voyages, il observe, note les particularités physiques, climatiques ou architecturales des contrées qu'il traverse.

 

C'est un esprit éveillé, ouvert, avide d'apprendre; on le sent tout au long de la lecture des 900 pages qu'il nous a laissées.

 

En 1796, il sert sous les ordres de Kléber puis de Marceau et d'Augereau. Il sait écrire, passe caporal fourrier et prend un maître d'allemand.

 

En 1798-99, on le retrouve dans les Alpes. Fin avril 1799, partant pour Turin, il rencontre à Oulx le Pape Pie VI alors qu'on transfère ce dernier à Valence.

 

En 1800, il rentre en France et est envoyé en Vendée.

 

C'est alors qu'il fait connaissance avec la ville d'Angers où quelques années plus tard il verra la Lumière maçonnique.

 

C'est là qu'il est nommé sergent, avant de prendre du service dans un corps de gendarmerie du Maine-et-Loire.

 

Sa vie de soldat républicain se termine. Une ère nouvelle s'ouvre devant lui. Il devient en quelque sorte semi-sédentaire. Bientôt, il passe sous-lieutenant quartier-maître et, en 1810, lieutenant quartier-maître.

 

Intellectuellement curieux, il s'intéresse à un maximum de disciplines auxquelles il consacre ses loisirs.

 

Dès 1800, il se lie avec les personnes composant la société. En son logement, il y a trois demoiselles qui aiment beaucoup la lecture et lui procurent des livres. Souvent, à 3 heures du matin, il est encore à lire, occupation très instructive pour lui.

 

Il emprunte aussi des ouvrages à la bibliothèque des Invalides à Paris.

 

En 1801, il prend un maître de mathématiques qui lui enseigne le calcul fractionnaire et les autres parties se rattachant à cette science dont il sait avoir besoin pour son futur travail de comptable.

 

Il insère diverses pièces littéraires dans le journal du département, édicte pour lui-même six règles d'or du parfait comptable au rang desquelles il place, en premier lieu, l'obligation d'être probe et de ne point se laisser entraîner par l'appât du gain et de l'or, et en second lieu, celle de donner à chacun ce qui lui revient, de manière à toujours être guidé par la délicatesse et la conscience.

 

Peu après, il prend un maître de danse puis un professeur de sciences. Il étudie ainsi la géographie, la cosmographie, l'astronomie, la mythologie, l'histoire universelle, le latin, la rhétorique, les belles-lettres, l'italien, la botanique, la minéralogie, soit avec des professeurs particuliers, soit à l'école départementale.

 

D'autre part, les plaisirs se succèdent et il a l'avantage d'être connu de plusieurs maisons et lancé dans diverses sociétés très agréables.

 

Il se forme une bibliothèque, se fait admettre dans une société de gymnastique puis une société de musique.

 

C'est en 1804 que commence sa « carrière » maçonnique. Le 7 juin, il est admis à la loge du «Père de Famille» à Angers, aux tenues de laquelle il assiste régulièrement. Il en fréquente exactement les assemblées, tant d'instruction que de réception, qui ont lieu plusieurs fois par mois.

 

En récompense de son assiduité, il passe compagnon le 18 août et est élevé à la charge de porte-étendard de la loge.

 

Son entrée en maçonnerie lui vaut d'être invité par ses frères, et plus particulièrement dans la société du général Girardon et des imprimeurs Mame.

 

Le 24 septembre, ayant exactement suivi les assemblées d'instruction maçonnique, il est élevé au grade de maître.

 

Le 24 mars 1805, il est présent à l'inauguration et à l'installation de la loge du Tendre Accueil à Angers. « Cette fête, écrit-il, par la fraîcheur des décorations, le nombre de maçons réunis, l'élégance des discours prononcés et la délicatesse des mets qui composaient le banquet, fut la plus belle que je vis dans ce genre ».

 

Le 29 décembre 1805, il est envoyé par sa loge comme député à la loge de Beaufort pour l'inauguration du temple qui se fait avec toute la pompe et la splendeur que mérite la convocation des frères et amis. On y lit une ode fort belle sur divers morceaux d'architecture.

 

Proposé comme aide de camp du général Girardon, il décline cette offre car, se trouvant très heureux dans la gendarmerie, il préfère y rester plutôt que de courir de nouvelles chances à la guerre.

 

En 1806, son caractère change; il devient rêveur, mélancolique, mais cela ne l'empêche pas de donner à ses secrétaires des cours d'orthographe et de grammaire.

 

Le 19 avril 1806, d'après les connaissances qu'il a acquises dans l'art maçonnique, il est promu au grade d'Intendant, 8ème degré du rite écossais.

 

Le 5 septembre, il fait partie d'une délégation de trois maçons allant visiter la loge de Vihiers. Celui d'entre eux qui était orateur avait préparé un discours d'arrivée, alors que Bonnart avait été chargé des remerciements. Les trois députés se réuniront plusieurs fois afin de convenir de leur entrée et de leur maintien pendant la séance et répéteront leurs planches d'architecture pour avoir une attitude assurée lorsqu'ils seront en évidence dans l'assemblée maçonnique.

 

Au retour de ce voyage, il séjournera deux jours chez un frère rencontré à cette cérémonie.

 

Le 3 juin 1807, il se voit conférer le titre d'Elu, 11ème degré du rite écossais et le 30 novembre, celui de Chevalier d'Orient.

 

Enfin, il note à la date du 7 décembre: « La lumière ayant dissipé les ténèbres qui m'enveloppaient, je reçus le titre d'Illustre Prince Rose-Croix, 7ème degré de la maçonnerie moderne ou française, 18ème du rit ancien ou écossais. Je fis partie du Souverain Chapitre. Je conservai toujours, dans les dignités de la loge, la charge de porte-étendard ».

 

Le 24 juin 1808, il parrainera un professeur de mnémonique qui s'était adressé à lui pour recevoir la Lumière.

 

Médart Bonnart publie vers cette époque un « Tableau synoptique des principes généraux de la grammaire française » qui lui ouvre les portes de l'Athénée de la Langue Française à Paris.

 

Cependant, bientôt, ses activités professionnelles vont le contraindre à mettre un terme à ses activités maçonniques.

 

Ainsi, en décembre 1809, il écrit deux lettres, l'une au Vénérable Maître et aux frères de la loge du Père de Famille, l'autre à l'Athersata et aux illustres chevaliers du Souverain Chapitre du Père de famille afin de les prévenir que, « malgré son grand désir pour la propagation des lumières maçonniques, n'ayant pu depuis quelque temps suivre les travaux de ces ateliers, et regrettant de ne pouvoir se rendre assidûment aux séances ultérieures, il suspend ses outils à la porte du temple jusqu'à ce qu'une circonstance plus favorable lui permette de les remettre en vigueur ».

 

Cette circonstance interviendra-t-elle? Je ne sais. En tous cas, ces deux lettres sont les dernières mentions que le frère Bonnart fait de la maçonnerie dans ses mémoires.

 

Mais sa carrière profane n'est pas finie. En 1812, il est envoyé dans la Péninsule comme vérificateur de la comptabilité des 20 escadrons de gendarmerie employés à l'armée d'Espagne.

 

Le 19 septembre 1813, il est nommé chevalier de la Légion d'Honneur et Chevalier de Saint-Louis le 2 juillet 1817. Capitaine de gendarmerie, il sera mis à la retraite en 1820. Il vit alors quelque temps à Paris, suit des cours de guitare et de dessin, s'inscrit aux cours de la faculté des sciences de l'Académie de Paris en 1824; il a alors 49 ans.

 

Il se lance dans les affaires et, en 1826, rentre dans sa ville natale où il épouse la fille de riches négociants, Louise-Caroline Paillard, dont il aura un fils, mort à 6 ans et demi et une fille, morte à l'âge de 11 mois.

 

A-t-il repris contact avec la franc-maçonnerie pendant sa retraite, je l'ignore. Peut-être son nom figure-t-il sur le tableau de l'une ou l'autre loge de Paris ou de Champagne.

 

A la fin de ses mémoires, ce frère philosophe écrit: « Un travail opiniâtre triomphe de toutes les difficultés. Pour couronner l’œuvre, s'il ne survient rien de plus, on pourra se servir de ce distique pour mon épitaphe :

 

Ci-gît Bonnart le capitaine,

Qui fut heureux, mais non sans peine. »

 

Voilà qui fut Médart Bonnart, militaire maçon, homme probe et libre.

 

En conclusion, on peut dire que l'Ordre Maçonnique, depuis sa renaissance sous le Directoire, a retrouvé sous l'Empire, ce qui a fait son éclat au XVIIIème siècle.

 

Il a pu rassembler dans sa hiérarchie les grands noms du régime alors que la population des loges est constituée de fonctionnaires, de bourgeois, de militaires.

 

Sans doute la maçonnerie recevait-elle ainsi un licol doré. Sans doute, devenue instrument du règne, ne pouvait-elle être que conformiste.

 

Mais l'Ordre se suffit à lui-même. Il recrute dans l'Europe entière.

 

On a vu que, lorsque la maçonnerie aura obtenu le patronage du gouvernement, ses loges resteront soumises à une surveillance toujours attentive. C'est le prix qu'il lui faudra payer le droit d'exister.

 

Vaste réseau d'associations réparties sur l'ensemble du territoire, elle allait pouvoir aider le gouvernement à suivre, à contrôler l'opinion, à obtenir des collaborations utiles.

 

Certains n'ont pas hésité à dire qu'elle s'était faite esclave du pouvoir. Sans doute y a-t-il du vrai dans cette opinion. Mais c'était pour elle le seul moyen de reprendre force et vigueur après la période d'obscurantisme révolutionnaire.

Au vu des chiffres cités plus haut, on ne peut nier que ce fut une réussite.

 

J. Declercq . Fleurus. 1979.

 

 

©  J. Declercq & C.V  - Septembre 2004  - Tous droits réservés